Jean regardait tranquillement la télévision lorsque passa une publicité pour le Mus, le baladeur numérique universel. Pourquoi continuaient-ils à faire de la publicité ? Tout le monde en avait un il n'y avait pas de concurrence. Ou plutôt, il n'y en avait plus. Voilà cinq ans maintenant, les rares concurrents du Mus avaient arrêté toute production sous l'injonction de l'Union Européenne, du gouvernement des États-Unis et de l'Organisation Mondiale du Commerce. En favorisant le monopole du Mus, le monde réglait un enjeu majeur : l'interopérabilité. Longtemps les consommateurs s'étaient plaint que la musique achetée sur telle ou telle plate-forme de téléchargement n'était pas compatible avec leur lecteur. Aujourd'hui toutes les plates-formes étaient compatibles avec le Mus. Il leur fallait bien sûr payer une licence pour utiliser le format du baladeur mais c'était en quelque sorte le prix à payer pour avoir la compatibilité universelle et puis les plates-formes de téléchargement étaient bien assez riches pour se le permettre.
Jean éteignit le poste. Le silence. Jamais il ne remercierai assez la gardienne d'avoir dénoncé le voisin à la police. Il jouait de la guitare alors qu'il n'était même pas inscrit au conservatoire. Bien sûr, il y aurait été inscrit, il n'aurait pas eu plus le droit de jouer chez lui. Mais sa faute aurait été moins grande. Jean savait bien que l'interdiction de jouer de la musique chez soi n'avait pas pour but premier de limiter la pollution sonore dans les immeubles, que ce n'était là qu'un prétexte mais il fallait bien avouer que cet effet était louable. Et puis la véritable motivation de cette interdiction l'était, à vrai dire, tout autant : en cadrant la musique au sein des conservatoires, on assurait une certaine qualité. Finis les groupes médiocres. On ne risquait plus de payer pour télécharger de la mauvaise musique, le conservatoire garantissait la qualité.
Le premier système mis en place pour garantir la qualité musicale auprès des consommateurs n'avait pas été suffisamment efficace. L'idée d'apposer un symbole sur toutes les productions non professionnelles était une bonne idée mais certains amateurs produisaient des choses très correctes et on avait toujours l'espoir qu'un amateur puisse tout de même faire de la bonne musique.

Aujourd'hui, le problème était entièrement résolu. La musique était régentée par les conservatoires qui repéraient les musiciens talentueux et leur donnaient le droit de se produire en public et éventuellement d'être téléchargés sur les plates-formes d'achat. Les meilleurs groupes étaient même diffusés à la télévision durant les publicités.
En fait, les conservatoires n'autorisaient pas directement les représentations publiques. Ils inscrivaient les musiciens à l'Académie où ils gagnaient à la fois le statut d'artiste et celui de professionnel. Ce n'est qu'alors qu'ils pouvaient se vendre.

À penser musique, Jean fut pris de l'envie d'en écouter. Il sortit donc son Mus et mit les écouteurs dans ses oreilles. Un message publicitaire ciblé passa puis il put écouter un premier morceau. Il le savoura car c'était la dernière fois qu'il pouvait l'écouter. Après il devrait payer à nouveau. Heureusement, grâce à la publicité il pouvait écouter chaque morceau plusieurs fois. Certains refusaient qu'une publicité vienne se glisser entre deux morceaux mais Jean ne les comprenait pas car alors ils devaient payer pour chaque écoute.
À la place d'une nouvelle publicité, un avertissement passa : «Nous vous rappelons que vous devez faire passer votre baladeur au contrôle des contenus avant le 30 de ce mois.» disait la voix féminine. Voilà qui était contrariant pensa Jean. Le contrôle du contenu pouvait durer plusieurs jours mais il était obligatoire et nécessaire. Certaines personnes, des pirates sans scrupules, n'hésitaient pas à supprimer les systèmes de contrôle des morceaux qu'ils achetaient. Ainsi, il devenait impossible de leur proposer des publicités ciblées ou encore de s'assurer qu'ils payaient toutes leurs écoutes. Pire ! Certains de ces pirates téléchargeaient de la musique mise à disposition GRATUITEMENT par des musiciens qui n'étaient pas inscrits à l'Académie, parfois qui n'étaient même pas inscrits au conservatoire. De telles pratiques étaient dangereuses et immorales ! Si elles venaient à se répandre, elles pourraient porter atteinte à l'activité des professionnels et de leurs producteurs. La gratuité était un rêve redoutable, un ennemi qu'il avait fallu longtemps pour éradiquer et qui ne devait pas ressurgir au risque de perturber durablement l'économie.
Jean amènerait donc son Mus au contrôle dès le lendemain histoire d'être débarrassé de la corvée. En attendant, il acheta quelques nouveaux morceaux de jeunes artistes. Il ne savait pas du tout ce qu'ils faisaient comme musique mais leur qualité était certifiée par le conservatoire, l'Académie et l'industrie de la musique. Que demander de plus ?

